DEVONS-NOUS ?

 

 

           Devons-nous aujourd’hui encore nous fier à un jeu politique obsolète et en fin de parcours ?

          La fin d’un monde est là, sous nos yeux, en train de tirer ses dernières cartouches contre ceux qui militent pour un renouveau, un printemps sans grenades ni pavés.

          Ne nous laissons pas leurrer par les discours lénifiants des tenants du pouvoir teintés d’un humanisme de carnaval, d’une fraternité clivante car manichéenne, et légitimés par une chasse aux sorcières envers un ennemi qui prônerait le chaos et la fin de notre bien-aimée démocratie de façade, de même qu’il voudrait nous voir renoncer au sacro-saint Progrès, source de bien-être et de paix.

          Ce dogmatisme industriel de la croissance effrénée a craqué le costume étriqué de sa pensée unique qui ne s’est revêtu de tant de couleurs idéologiques au cours de l’Histoire que pour draper sa noirceur et masquer sa monstruosité. Il n’en ressort dans les faits qu’une seule, aux pigments de sang, de larmes, de sueur et de terre brûlée.

          Et ces vautours voudraient nous faire avaler un changement dans la continuité pour que rien ne change, juste une mue des oripeaux de la vieille garde d’hier en ceux de demain, pour réparer une moribonde Vie qu’ils piétinent abondamment et détruisent sans état d’âme.

          Le pouvoir d’achat est un leurre, une habile carotte pour nous stimuler dans ce qui nous détruit, une pelletée de charbon de plus dans le fourneau de la bête qui n’en finit plus d’agoniser et use à petit feu ce qu’il nous reste d’humanité.

          Pouvoir et achat sont deux mots à bannir s’ils ne devaient définir que des actes qui nous oppriment et nous oppressent.

          Par nos achats effrénés et bien souvent inconscients et inutiles nous contribuons à renforcer un pouvoir qui nous force à plus de consommation pour mieux asseoir son hégémonie.

          Par le jeu des technologies nous acceptons d’être cérébralement, culturellement et physiquement anéantis, réduits aujourd’hui à des algorithmes de surveillance et de traçage, délégant ce qui fut notre richesse intérieure et propre à des machines sans cesse sophistiquées et nourries par un système devenu depuis longtemps incontrôlable.

          Jusqu’à nous consumer.

          Nous consumer par ces machines, monstres mécaniques et numériques qui usent nos articulations dans des postures répétées et vides de tout sens, effaçant de nos cerveaux toute conscience de vie et d’absolue beauté par la contemplation.

          Nous consumer en nous jetant dans le ventre de la terre mère, qui fut longtemps nourricière mais qui, hier déjà et aujourd’hui encore, dévore ses enfants creusant ses entrailles à la recherche de quelque trésor d’infortune pour la gloire d’une poignée de charognards se repaissant des cadavres des vies animales, végétales et minérales.

          Nous consumer par tous les combats fratricides menés par des idéologies et des doctrines néfastes et macabres qui nous effacent de la mémoire universelle.

          Devons-nous encore accepter d’être complices de ce qui génère notre propre agonie ?

          Devons-nous encore nous accrocher à de vieux combats qui n’ont fait de nous que des rouages plus silencieux de la machine ? Si ces luttes souvent ont été essentielles, elles n’ont finalement eu d’autre conséquence que de graisser notre servitude.

          Ne réalisons-nous pas que les révolutions ont été dévoyées par les puissants, qu’elles ne furent et ne sont qu’un retour au point de départ dans le désordre, avec toujours les mêmes généraux qui attendent la fin du spectacle pour mieux fusiller les déserteurs et objecteurs de conscience, pour mieux asservir ceux qui ont cru, en y goûtant au détour d’un champ de bataille, au parfum de la liberté ?

          Si nous retirions une lettre, une seule lettre, à ce mot galvaudé -révolution!- auquel nous avons fait porter tant de charge émotive alors nous pourrions peut-être embrasser l’évolution, lente et contemplative, dans chaque geste, chaque jour semer une graine sans bruit ni fureur émanant de nos cœurs, sans non plus devoir par vagues successives descendre dans la rue pour alimenter un fonctionnement bien rôdé de la contestation et de plus en plus réprimé par les forces de l’ordre inféodées aux puissants. Descendons plutôt dans nos jardins, chaque jour, qu’ils soient secrets, symboliques ou réels, communs ou particuliers.

          Mais ne soyons pas naïfs, dans ces renoncements nous y trouverons de la douleur, de la difficulté, des ennemis. Nous verrons s’écrouler les monuments de notre désolation, une forme de chaos s’installera, mais à tout cela il y existe deux façons de se préparer. Soit s’arracher progressivement du leurre de la démocratie et du consumérisme, par l’esprit et la raison et en retissant le lien humain, vers un changement désiré et préparé autant que possible aux drames à venir ; soit continuer dans cette irresponsable folie dont nous savons qu’elle détruira tout ce qu’il nous reste de vivant et conscient, et dans une brutalité inéluctable et subite que nul ne peut imaginer. Aucun acte n’est sans conséquences.

          S’il est un premier chemin à prendre, prenons celui du refus de la société numérique qui mène à leur paroxysme la surveillance et l’aliénation. Le numérique, s’il s’avère effectivement être un outil alléchant et pratique, n’a aucune bienveillance à notre égard. Il n’a pas été créé pour cela. Il est à l’image des divinités et des mythes que, de tous temps, nous avons eu besoin d’élever au rang de citadelles imprenables et vénérables pour justifier nos barbaries et nos asservissements et pour ériger nos trônes de toute-puissance. La différence tient à son immatérielle réalité, tangible et mesurable, manipulée par des cerveaux, sinon habiles, tout du moins machiavéliques. Si nous empruntions cette première voie alors bien des forteresses vacilleraient en leurs fondations, voire leur fondement, en étant déstabilisées non par des actes concrets répréhensibles mais des non-actes pacifiques et insoumis aux lois.

          Puisque nous consentons à télécharger avec application nos vies sociales et intimes nous ne faisons qu’augmenter le pouvoir et la tyrannie des empereurs en leur fournissant les armes pour ce faire et restreindre toujours plus notre liberté d’agir et nos champs d’actions par ce volontariat soumis et paresseux.

          Nous devons renouer avec ce qui fait sens, aux racines de ce que nous sommes et avec l’intelligence de nos mains. Il nous faut instruire, enseigner, élever dans les valeurs essentielles que sont le partage, l’entraide. Nous sommes dépositaires d’un savoir universel, d’une histoire commune et simples passeurs d’un fragment de l’éternité.

          Nous sommes à ce jour dans une réalité, pas dans la réalité. Nous ignorons tout des forces de la nature que nous voulons dominer dans ce sentiment de supériorité acquis par les armes et la violence aveugle et sourde. Tout ce que nous bâtissons nous le faisons sur les ruines et le charnier d’une terre brûlée évaporés de notre mémoire qui n’en retient que de vagues chapitres consignés dans les livres d’histoire, comme nous enfermerions dans une cage une bête hideuse qui a dévoré mais ne dévorera plus sous bonne surveillance, alors que sa progéniture continue d’habiter des palais d’or dans des vêtements de soie cousus de fil blanc et brodés d’argent et se sustente de la même manière que ses géniteurs.

          Il n’importe pour elle que de crever les yeux de ceux-là même qui ânonnent et acceptent le discours officiel des vainqueurs, d’abreuver jusqu’à les noyer leurs bouches de nectars empoisonnés et assourdir de propagande publicitaire et divertissante leurs tympans. Dans cette frénésie et cette course improductive contre le temps nous oublions d’écouter la seule voix qui sache nous dire ce que nous désirons réellement. Une voix qui n’use d’aucun mot, ne possède nulle langue idiomatique mais résonne de notre langue maternelle, celle de notre intériorité. Au lieu de cela ne sont attisés que la colère, l’agressivité et l’égoïsme.

          Dans un tel contexte de division et d’abrutissement il n’est d’ouvrier, de paysan, d’artisan, de pêcheur, d’enseignant, de défenseur des droits humains ou de simple citoyen du monde qui ne devrait être, dans ces combats pour la vie, oublié des institutions et des organismes censés le protéger si ce n’est par une indigestion de bureaucratie et une ivresse de pouvoir qui les tiennent éloignés de leurs racines populaires. Il ne devrait exister nulle milice, armée ou non, prête à les violenter et les assassiner au nom d’un ensemble de potentats apeurés, défendant leur trésor de guerre et désireux de garder assis leur énorme cul sur la fourmilière grouillante et bruyante qui s’affaire à leurs pieds pour alimenter leur orgasme de puissance.

          Dussions-nous mettre un genou à terre que ce soit pour l’ensemencer, y creuser un refuge pour les germes d’un regard nouveau sur ce monde empli de merde, de bonheur factice et monnayable, de marchands d’armes qui se faufilent dans les méandres de nos rêves. Nous pensons que se construit un avenir là où se pérennise un passé mortifère, nous avons l’illusion d’instruction là où s’instruit l’illusion de vivre, au milieu de nos tombes. Dans nos esprits s’immisce la croyance que les guerres sont nécessaires à nos états de paix, qu’il faut de nos enfants faire des guerriers plutôt que des jardiniers.

          Nos systèmes éducatifs, quand ils existent, les forcent à la compétition et à l’émulation, ils les élèvent à la concurrence et aux rapports de force. Là où la liberté de l’art ne devrait être entravé par aucune doctrine, ni saboté par un esprit technicien forçant à la dévitalisation des cerveaux et à l’extinction des cœurs, les ventripotents dictateurs démocrates ou autoritaires bâtissent des prisons de l’âme humaine, antres sournois de la bureaucratie d’état et l’embrigadement de la pensée.

          Tuer la créativité et l’émancipation individuelle dans l’œuf, par une construction de la pauvreté, par une privation de la liberté et par les contraintes que tout régime met en place et manipule afin d’asservir et d’avilir comme le terrorisme et la surveillance étroite, les conflits géopolitiques, les dogmes religieux ou encore le patriarcat, instaurant des esprits de revanche et des états de frustration, ne peut mener qu’au vrai chaos permanent sans jamais que ne puisse s’épanouir en feu nourricier les étincelles de vie que chacun, dans sa survie, porte en lui.

          Il ne suffit pas de désobéir sporadiquement à des règles qui prônent l’enfermement, l’inégalité et la division ou de se révolter au jour le jour pour une part du gâteau du consumérisme et du miracle économique occidental mais de connaître en pleine conscience ce à quoi nous désobéissons et savoir les fondements anciens du système qui nous écrase et nous éteint.

                                                                                                                                                                                                                                                                                      Jpmoreira novembre 2025